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La source bouchée



"Dieu est la seule créature qui n'aie pas besoin d'exister pour dominer." - Baudelaire

L'année passée les autorités de plusieurs pays ont voulu célébrer le cinquième centenaire de la soi-disante découverte des Amériques par Christophe Colomb. Cette année l'Église d'état de la Suède l'imite en célébrant son 400e anniversaire. Sur l'ordre du roi despot Gustav Wasa, les conquistadors de l'Église partirent en expédition de conquête dans la mentalité. C'est Wasa qui "découvrit" la Suède moderne en centralisant et renforçant le pouvoir étatique, non moins par l'étatisation de l'Église et de la religion, transformant ainsi le pays en une nation de plus en plus uniforme. Combien ne nous a-t-on pas rabattu les oreilles avec la grandiose libération du peuple du "sombre moyen-âge" par ce "père national" et avec sa lutte pour la "souveraineté nationale"? On pourrait tracer un parallèle entre le protestantisme et la socialdémocratie ou le communisme, puisque ceux-cis débutèrent comme l'authentique expression d'une volonté de libération, mais dégénérèrent en leur contraire: bureaucratisation et contrôle accru. Le protestantisme sur le continent était une réaction contre la papauté corrompue de même que le résultat d'un esprit populaire de révolte; en Suède, par contre, il fut importé et imposé d'en haut pour raisons d'état plutôt que religieuses. Ce qui allait vite devenir l'Église d'état n'avait pas beaucoup à voir avec Dieu!

Une étappe importante dans le dévelopement de l'état national est le symposium de l'Église à Uppsala en mars 1593, au cours duquel l'Église s'accorda sur ce qu'elle allait considérer comme juste et vérité. Après quelques jours le président Nic. Ol. Bothniensis pouvait constater que "Maintenant la Suède est devenue un homme, et nous avons tous un Maître et un Dieu!" Une conséquence du symposium fut, en 1595, la "perquisition de monseigneur Abraham" de pire réputation, durant laquelle ce potentat traversa les villages avec une suite de voyous ("robusti scholastici") en répandant l'effroi et fouettant les gens trouvés coupables "de sorcellerie, fornication, buverie, querelle, jurerie, de rompre le sabbat, de négliger le service religieux ou de ne pas connaitre leur catéchisme."

Voilà ce qui est célébré par l'Église d'état, plus récemment autointitulée humaniste, et avec elle pas mal d'autres réactionnaires. Sans vouloir prendre l'époque précédant Wasa en défense, on peut constater que beaucoup fut perdu à cause de la réformation. "Maintenant la Suède est devenue un homme" - et non une femme. La féminité fur réprimée et refoulée. La dimension patriarcale du système d'oppression conquit une part de plus en plus grande de la mentalité, une mentalité dont nous sommes encore aujourd'hui marqués et tourmentés dans un corps social de plus en plus abstrait. Ceci fut complémenté par une nouvelle manière de voir la nature adaptée à l'autocratie et à l'exploitation industrielle.

Une autre chose qui fut fermée à l'homme fut les sources sacrées. Leurs eaux avaient accordé santé et fertilité, mais le pouvoir religieux et politique prit le culte des sources pour idolâtrie, expression d'une magie populaire difficilement contrôlable et donc maline. Le désir de merveilleux ne pouvait que retrouver des orifices inutilisés de la croûte terrestre prétendue privée d'âme. Le surréalisme est un exponant radical et conscient d'une tradition poétique plus large, et dont la méthode principale, contrairement à celle du pouvoir, est d'ouvrir les sources où coulent les filets d'eau tellurique de l'esprit. La poésie se trouve par nécessité en opposition à toute religiosité institutionalisée et à l'adoration du pouvoir et de l'autorité. Il n'est du reste aucunnement étonnant que la prêtrise actuelle, sous l'impression de l'insatisfaction de plus en plus profonde vis à vis du complément "spirituel" de l'Église au paradis de consommation gouverné par le marché, tâtonne confusément à la recherche de la baguette de coudrier afin de retrouver les sources que ses prédecésseurs depuis longtemps ont maintenus fermées, sources qui demeurent toujours ouvertes à tous ceux qui sont ouverts à la poésie. L'eau bénite stagnante que ces "faux bergers" tirent de cette manière est radioactive et convient mieux à l'écran électronique des services télévisés qu'au gosier assoiffé.

Ces derniers temps l'Église a manifesté sa disposition de se séparer de l'état; elle a pour ainsi dire accompli sa mission. Mais oui, laissons les morts enterrer les morts! L'histoire en aura un air différent.



Le groupe surréaliste de Stockholm, mai 1993

Aase BERG, Kajsa BERGH, Johannes BERGMARK, Carl-Michael EDENBORG, Bruno JACOBS, H. Christian WERNER.
et leurs amis
Mattias FORSHAGE, Ilmar LAABAN, Tony PUSEY, Gudrun ÅHLBERG
(Cette déclaration a été emvoyée à une quinzaine de revues/journaux de gauche ou culturels de tendance radicale sans y avoir été reproduite ou même citée de notre donnaissance. Il est notable - et presque étonnant - que nous semblons avoir été les seuls à formuler une critique sérieuse de cet anniversaire annoncé avec pompe, mais qui fut finalement célébré assez modestement.)

 

 


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